novembre 21, 2019

POTRAIT D’EL HADJ MALICK SY – L’érudit des érudits

 

Si, aujourd’hui au Sénégal, on célèbre la naissance du Prophète Mohamed (Psl) c’est grâce à un érudit d’un niveau exceptionnel, fondateur de la tijaniya au Sénégal : El Hadj Malick Sy dit ‘’Maodo’’. Il a célébré le premier Maouloudoul Naby en 1902. ‘’EnQuête’’ revient sur le parcours de ce saint homme.

 

C’est vers 1855 qu’El Hadj Malick Sy a vu le jour à Gaaya (près de Dagana, dans la région de Saint-Louis). Il est le fils d’Ousmane Sy et de Sokhna Fatoumata Wade Wélé. Sa lignée paternelle est originaire du Boundou. Son père fit une partie de ses études en Mauritanie et une autre à Gaaya où il a découvert les secrets d’un ouvrage particulier auprès d’un érudit du nom de Malick Sow. Il y connut une veuve, Fatimata Wade dite ‘’Fawade Wélé’’ et la prit comme épouse. Elle se signalait par sa sainteté et sa sollicitude envers les talibés (élèves des écoles coraniques) de la contrée. Pour eux, elle était une véritable ‘’Ndeyi daara’’ (parente d’élèves).

Thierno Ousmane Sy est décédé avant la naissance de son fils Malick Sy, durant un séjour au Djolof. Il put laisser cependant en héritage une bibliothèque et comme testament des instructions concernant l’éducation de l’enfant qui allait voir le jour en son absence. Il avait ainsi demandé que le nom de son marabout à Gaya, Thierno Malick Sow, soit donné à l’enfant qui naîtrait, s’il était un garçon. Sa mère et son oncle Alpha Mayoro Wélé ne ménagèrent aucun effort pour l’éducation du jeune Malick. Ils n’ont pas failli, puisqu’El Hadj Malick Sy est arrivé plus tard à écrire lui-même dans son ouvrage ‘’Ifhâm al munkir al – jâni’’ : ‘’je fus recommandé à ses détenteurs des sciences islamiques les plus éminents et les plus compétents par mon oncle maternel…’’

Après avoir appris le Coran qu’il mémorisa tôt, Maodo sillonna le pays de long en large, d’est en ouest. Une quête obstinée qui dura vingt-cinq longues années lui permit d’asseoir de solides connaissances dans tous les domaines des sciences religieuses et même profanes. Selon plusieurs livres écrits sur lui, El Hadj Malick Sy séjourna en Mauritanie, entre autres, avant de s’installer à Saint-Louis en 1884, puis à Louga et à Pire (région de Thiès) avant de s’établir à Tivaouane en 1902. Il répondait à l’invitation de son beau-père Mor Massamba Diery Dieng, père de son épouse Sokhna Yacine Dieng. Et à la suite de cette dernière, dit-on, un grand notable, Djibril Guèye, l’invita à y élire domicile.

Il débuta sa formation religieuse à Gaaya avec Thierno Malick Sow et Alpha Mayoro Welé, des parents de sa famille maternelle. Il est après allé poursuivre ses études coraniques au Djolof, avec son oncle Amadou Sy. Malick Sy alla au Fouta, dans le cercle de Saldé, chez Abdou Bitèye également. Il finira sa formation coranique chez d’autres maîtres du Fouta, dont Mamadou Top, à Podor. À Saint-Louis, Malick Sy rencontra sa première épouse Sokhna Rokhaya Ndiaye.

Pèlerinage à La Mecque, voyage en Arabie saoudite et en Europe

Maodo Malick Sy était un travailleur hors pair. Même s’il avait une certaine soif de connaissances, il avait également un sens élevé du travail. Il était un grand agriculteur. Les produits de son champ de Ngambou Thillé lui permirent de faire le pèlerinage aux lieux saints de l’islam. C’est alors qu’il se trouvait à La Mecque que naquit sa fille Fatoumata, de Mame Safi Niang qu’il avait épousée un an plus tôt. Ce fut un vendredi 17 août 1888, jour d’Arafat, qu’a vu le jour l’ainée de la famille, alors que le père avait 35 ans. Après La Mecque, il fit un périple dans d’autres cités du Moyen-Orient comme Alexandrie, Jérusalem, des pays d’Asie centrale (Boukhara, Samarkand).

Selon le site www.asfiyahi.org, à cette occasion, l’opportunité lui fut offerte de rencontrer des sommités intellectuelles et de nouer des relations solides avec ces dernières. Il revint chez lui avec un projet : revivifier la pratique religieuse chez lui, qui se déclinait en quatre points. Il s’agissait de l’enseignement et de la fondation des ‘’daara’’ (écoles coranique), de bâtir des mosquées, d’avoir un champ pour travailler la terre et gagner sa vie, d’avoir un lieu où il pourrait réunir les musulmans annuellement.

Désormais, sa résolution est prise ; il cherche à s’installer dans les villes pour, d’une part, se rendre visible de l’Administration coloniale et se mettre à l’abri de toute calomnie : agir au grand jour pour que ne lui soient pas prêtées des intentions qu’il n’aurait pas, ce qui contrecarrerait sa mission.
D’autre part, conscient que c’est dans les villes que ses concitoyens sont le plus susceptibles de se dépouiller de leur identité, du fait de la présence des colons, il entreprit d’aller à leur rencontre.

La tijaniya, une confrérie essentiellement urbaine

Ainsi, la tijaniya devint-elle une confrérie essentiellement urbaine. Ce qui explique aisément, si besoin en est, les nombreux lieux symboliques de cette tarikha dans la capitale sénégalaise. El Hadj Malick Sy était un rassembleur. La proximité qu’il y a aujourd’hui entre les familles Sy de Tivaouane et Tall du Fouta, on la lui doit. Un jour, selon asfiyah, il a fait appeler Serigne Babacar Sy qui était à Saint-Louis à l’époque, El Hadj Mansour Sy et Thierno Saidou Nourou Tall. Tous réunis, il leur prend la main en même temps et leur demande de ne plus jamais se quitter.

El Hadj Malick Sy, sur un autre registre, avait de bons rapports avec ses disciples. Selon l’islamologue El Hadj Malick Faye dit ‘’Maodo Faye’’, il ne considérait pas ces derniers comme des talibés, mais comme des coreligionnaires. Il respectait ses disciples. ‘’Pour le saint homme, Dieu respecte chaque homme, donc, il ne devrait pas faire le contraire. Mais en tant que talibé, les disciples refusaient de rester dans un même endroit avec lui, si ce n’était pour apprendre des choses. C’était un signe de respect. Il les éduquait, les guidait vers le chemin qui mène vers Allah. Un savant disait : ‘’El Hadj Malick a allumé la télévision avec une télécommande pour, par la suite, nous laisser’’, a paraphrasé Oustaz Faye.

Maodo Malick Sy, dans son entreprise de guider des fidèles musulmans, a instruit à ses talibés de faire régulièrement le ‘’wird’’ de la ‘’Salatou Fatiha’’. ‘’Il leur apprenait beaucoup sur la sunnah et le Coran. En retour, les disciples cultivaient ses champs pour lui marquer leur reconnaissance. Car, il faut le dire, le saint homme les traitait bien. Il était très généreux dans le partage de ses connaissances. Chaque personne qui était à ses côtés a reçu une très bonne formation’’, fait savoir Maodo Faye.

De l’origine du Maouloud à ses luttes pour implanter sa philosophie

C’est en 1902 que le Gamou de Tivaouane a été organisé pour la première fois et ce n’était pas du tout facile. Selon Makhary Mbaye, responsable de la cellule de communication des mourtachidines, il y avait les exactions des ceddo, une société divisée en plusieurs castes et chefferies traditionnelles qui se contentaient de leurs patrimoines ancestraux, en faisant fi de l’héritage du Prophète Mouhamed (Psl). Ils organisaient leurs propres manifestations. Maodo a voulu leur proposait des valeurs, en leur disant qu’il va leur offrir à la place un héritage meilleur que celui de leurs ancêtres, à savoir celui de Mouhamed (Psl).

‘’Pendant les premières années de la célébration du Maouloud, il passait toute la nuit à réciter le Coran en compagnie d’El Hadj Rawane Ngom. Il y avait aussi l’autorité coloniale qui ne voulait pas de cette ‘’émancipation’’. Elle surveillait Mame Maodo de très près. Lui n’en avait cure ; il savait qu’il allait atteindre son objectif. Ainsi, il disait aux gens qu’ils pouvaient organiser leur Maouloud à condition qu’il n’y ait pas de dérapages dans l’organisation durant la célébration. C’est une chose qui lui tenait à cœur. Il invitait les gens à perpétuer l’organisation du Maouloud, à une seule condition : qu’il n’y ait pas de perversions, parce qu’il savait que c’était des organisations qui nécessitaient des foules et qu’il serait difficile de les canaliser’’, a informé M. Mbaye. Pour qui il faut savoir qu’à l’époque, Maodo était plus préoccupé par l’islamisation que la tidjianisation.

C’est pour cela, poursuit-il, que sa stratégie était l’édification des ‘’zawiya’’. Et pour le réussir, il a pris comme villes stratégiques Saint-Louis (première capitale de l’Afrique occidentale française), Tivaouane (ville sainte) et Dakar (pour ce qu’elle représentait sur le plan économique et politique). Cette dernière se trouve près de la maison de la gouvernance générale. ‘’Maintenant, la tidjianisation a commencé plus avec la naissance de ‘dahira’ sous le magistère de Serigne Babacar Sy. Du vivant de Maodo, on ne comptait pas beaucoup de ‘dahira’, parce que son objectif était l’édification de ‘zawiya’ pour islamiser la société où il y avait beaucoup de méfaits, de problèmes, ou des gens s’adonnaient à des pratiques malsaines. Maodo était un critique social. Il l’a fustigé dans deux de ses livres. Il a critiqué le maraboutisme, ceux qui faisaient de leur patronyme un fonds de commerce. Son travail sera perpétué par son premier khalife Serigne Babacar Sy’’, a expliqué M. Mbaye. Qui est d’avis que c’est pour cela qu’on parle des ‘zawiya’ de Maodo et des ‘dahira’ de Serigne Babacar Sy. La paternité des ‘dahira’ revient à Serigne Babacar Sy. Celui qui les organisera plus tard en fédération fut Serigne Cheikh Ahmed Tidjiane Sy.

Juin 1922, la fin d’une mission terrestre

Le mardi 27 juin 1922, le pôle parfait, le chantre du Prophète, celui qu’El Hadj Abdoulaye Niass surnomma ‘’Maodo’’, quitta ce bas monde. Un de ses disciples, Thierno Saidou Nourou, aurait dit qu’il a vu l’ange de la mort envelopper l’âme de son maître dans une serviette blanche pour l’emmener au paradis. Cet homme qui forma un nombre impressionnant d’érudits et de saints, celui dont plusieurs ont écrit qu’il était le marabout le plus instruit de la colonie du Sénégal, celui qui hérita d’El Hadj Omar le khalifat de la tijanniya avant même de venir au monde, aura vécu selon le modèle prophétique. Une vie faite de modestie et de simplicité, dédaignant la réalisation de prodiges et de miracles.

‘’El Hadj Malick n’était pas un thaumaturge, mais un gnostique pur qui n’a jamais eu qu’une seule prétention : ‘Etre un humble serviteur de la miséricorde’, marcher sur les pas du Prophète (PSL). A son décès, de nombreux poèmes furent composés par ses disciples du Sénégal, de Mauritanie et d’ailleurs pour lui rendre hommage. Il continue de tenir d’outre-tombe l’Islam au Sénégal par les mosquées qu’il a construites et les écoles qui ont été fondées par lui ou par ses disciples disséminés dans les quatre coins du pays’’, lit-on sur ‘’asfiyahi’’.

Fin lettré, intellectuel de haut niveau, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont ‘’Qilâsu thahab’’ – ‘’l’or décanté’’. A cela s’ajoute ‘’Hidâya al- wildân fî fann at- tawhid (Théologie), ‘’Kifâya ar Râghibîn fî-sh- Sharîa’’ (Droit musulman), ‘’Fâkiha at -Tullâb fî fiqh at- Tarîqa-at- Tijâniyya’’ (Soufisme).

 

Enqueteplus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *